mercredi 2 décembre 2009

Minarets : l'Europe doit changer son regard sur l'islam

Toute décision qui aboutit à donner moins de droits aux fidèles d'une religion qu'aux fidèles d'une autre religion est une décision injuste. Ceci vaut en Suisse comme dans le reste du monde. Je suis contre l'interdiction de construire des minarets, qui a été votée en Suisse.

Quand on affirme un tel principe, il est nécessaire d'en poser le cadre. Loin de moi l'idée d'une surenchère de revendications particulières prenant pour seul argument le fait que la religion d'en face a plus ou mieux. Mon cadre est celui de la République, de la laïcité et de la Déclaration universelle des droits de l'homme qui prévoit, dans le même article, «la liberté de pensée, de conscience et de religion».

Chaque pays a une histoire religieuse. Vouloir balayer cet héritage serait un non-sens. En France, il y aura toujours davantage d'églises que de mosquées, synagogues et pagodes réunies. Ce qui est problématique dans la question posée aux Suisses, c'est la discrimination qu'elle instaure en autorisant la construction de clochers et de hauts édifices par les autres religions que l'islam. Jadis il est arrivé qu'on interdise aux juifs de construire des synagogues plus hautes que l'église : c'était défendre le principe d'une religion dominante, ce n'était pas déclarer l'autre religion indésirable.

Aujourd'hui, certains s'interrogent sur la conformité de la question posée avec des engagements internationaux signés par la Suisse. Mais si la question est viciée, alors pourquoi l'avoir posée ? La démocratie est-elle si mal en point que son paroxysme - l'initiative ou référendum populaire - puisse ainsi se tourner contre elle, sans quelqu'un pour bloquer la mécanique infernale ? L'affaire des minarets suisses a commencé en 2006, l'initiative populaire a été lancée en mai 2007 et les 100 000 signatures requises ont été déposées en juillet 2008.

Le «refus du minaret » demande à être analysé. Ce sera fait. On peut déjà envisager quatre motifs. D'abord une défense de l'identité chrétienne qui se trompe de méthode : remplir les églises serait plus utile que de réduire la visibilité des mosquées. Motif contraire, un refus du religieux : on ne craint plus l'église, bien discrète, on ne craint pas la synagogue, qui ne s'adresse qu'à son petit groupe. On craint la mosquée, réputée fervente et recruteuse.C'est le vieux «défense à Dieu d'entrer» que Victor Hugo attribue à Caïn après le meurtre de son frère, qui avait le premier rendu un culte. Motif plus obscur, sans doute plus fort : un vieux peuple qui n'a plus guère d'enfants se voit concurrencé sur sa terre par des nouveaux venus plus féconds. La crainte, enfin, d'une violence islamique à laquelle on fournit pourtant, par ce genre d'attitudes, des armes nouvelles.

Certains condamnent les résultats du vote et la majorité des Suisses qui auraient mal voté. Je pense, au contraire, que l'opinion des Suisses doit être entendue même si, encore une fois, je suis en désaccord avec elle. Nous, autorités de toutes religions, mais aussi les pouvoirs publics et les journalistes avons failli à notre mission de dialogue, de lutte contre les préjugés et de construction d'un avenir commun.

Il serait déplacé de dresser ici la liste des actions menées en France pour le dialogue. De toute façon, on ne dialogue jamais assez et on ne va jamais assez au devant de l'autre. Mais encore faut-il que l'autre ouvre sa porte et qu'il souscrive au cadre républicain. Et aussi que le curé, l'imam ou le rabbin soit le bienvenu dans les lieux de culte qui ne sont pas les siens. Soyons honnêtes et lucides, de grands progrès sont ici à accomplir.

D'autres, encore, ont agité le spectre d'un retour de bâton qui pourrait venir des pays où l'islam est majoritaire ou religion d'État. Les scènes de rue et les débordements de violence qui ont suivi la publication de caricatures par un magazine danois, sont désormais ancrés dans un inconscient collectif. Si elle devenait réalité, la menace d'un retour de bâton ne ferait que renforcer les convictions des Suisses qui ont voté pour l'interdiction. Et elle aurait le même caractère injuste que le vote suisse.

Depuis dimanche, les sondages se multiplient sur Internet, en France et dans les autres pays. Même si l'instrument est imparfait, l'approbation du vote suisse y est majoritaire. Et parmi les minoritaires qui désapprouvent le vote suisse, il en est toujours qui ajoutent dans la même phrase qu'ils ne sont pas, pour autant, favorables à la construction de minarets.

Aujourd'hui, il nous faut agir afin que les Européens - et pas seulement les Suisses - changent d'opinion sur l'islam. Cette obligation vaut pour les responsables de toutes les religions. Elle nécessite dialogue et ouverture. Une partie de l'action est à mener ici en Europe. Une autre partie est du ressort des pays musulmans. Il serait illusoire d'espérer ici des résultats massifs, sans changement visible là-bas.

Gilles Bernheim, grand rabbin de France

Tribune publiée dans Le Figaro : http://www.lefigaro.fr/editos/2009/12/03/01031-20091203ARTFIG00019-minarets-l-europe-doit-changer-son-regard-sur-l-islam-.php

samedi 28 novembre 2009

S'interroger sur une identité, écrivait Emmanuel Levinas, c'est déjà l'avoir perdue. Qu'est-ce que l'identité ? La question, beaucoup agitée ces derniers temps, est celle d'une "identité nationale". Question moderne, narcissique, liée aux pratiques de l'image comme autant de récapitulations au crépuscule.

Depuis des décennies, les décideurs et faiseurs d'opinion de tous niveaux ont clamé sur tous les tons, à propos de tous les sujets, qu'il fallait "changer" ; ils ont à l'envi pratiqué l'autodérision ou l'autoflagellation. Comment, brusquement, s'aviser d'être fidèles à une idée nationale, après avoir invité à se fondre dans un grand ensemble vague dont les frontières varient tous les jours, et après avoir stigmatisé comme "repliement frileux" toute réticence à cette perspective incertaine ? Il est facile d'ironiser et de prévoir paisiblement la catastrophe.

Reste que nous sommes embarqués sur l'esquif dans la tempête et ne pouvons, comme Jonas, nous désintéresser du salut commun. Reste que chacun comprend bien l'affolante perte de repères dont on veut parler, quelles que soient les arrière-pensées conjoncturelles, quand on se soucie d'un déficit d'identité nationale. Certains aujourd'hui interrogent le judaïsme et le peuple juif comme incarnant un modèle de persévérance dans son identité, un modèle de permanence. Le judaïsme, qui a traversé les siècles et les millénaires dans la fidélité à son message universel, qui a témoigné d'une incontestable compétence dans la transmission de l'identité, peut sans doute participer à renseigner notre société sur la question de la permanence et des fondements de l'identité.

L'identité, qui implique répétition, relie un passé à un présent et les projette dans l'avenir. Ce qui rattache au passé et que l'école enseigne : l'histoire, la géographie, la langue, les mythes collectifs. D'où la question de la possibilité d'intégration de ceux, chaque jour plus nombreux dans le corps national, qui n'ont pas les mêmes références. Le Livre biblique de Ruth montre la démarche de celle ou celui qui désire, à titre personnel, se joindre à un autre peuple et en assumer à son tour l'héritage. Il y eut l'assentiment du coeur et de l'âme de celle qui a dit : "Ton peuple sera mon peuple." Il est bien sûr utopique de transposer une telle attitude au niveau collectif ou bien lorsqu'il s'agit de populations entières. Il est néanmoins possible de tirer des enseignements à partir de modèles individuels, qu'ils soient bibliques ou non.

Toutes les communautés juives, si pauvres et menacées fussent-elles, ont entretenu une école et des maîtres comme une priorité absolue. L'école est le lieu décisif de la formation d'un esprit collectif. Le judaïsme a toujours érigé pour les adultes la nécessité de l'étude quotidienne des textes, le devoir d'instruction et de formation.

L'histoire. L'éducation nationale en a sans cesse réduit les horaires au profit des matières plus techniques. Les juifs, quant à eux, ne cessent de commémorer les grandes étapes de leur histoire. Non pas avec orgueil et complaisance, mais dans le souci de rendre grâce pour ce destin unique, d'approfondir les significations et de prendre conscience de leur attachement à cette histoire qui les a faits ce qu'ils sont. De manière analogue, osons dire que non seulement l'histoire de France ne peut pas être réduite sans dommage au ressassement morbide et unilatéral des pages noires de l'histoire contemporaine, mais qu'elle doit aussi enseigner à estimer et à aimer.

S'il faut évidemment dire que la France, battue et envahie en 1940, eut alors un gouvernement antisémite et faible ou complaisant devant l'occupant et que des juifs sous uniforme français en 1914-1918 furent déportés par d'autres Français vers les camps nazis, il ne faut pas oublier de dire que les combattants de l'intérieur et les Français libres furent héroïques et qu'une majorité des juifs de notre pays a échappé aux nazis grâce à des Français. Tout ce qui peut contribuer à une forme d'identification positive à une origine et à une destinée commune doit aussi être dit.

Mais le point de vue narratif doit toujours favoriser une capacité d'identification pour que des hommes venus d'ailleurs trouvent leur place ici. Nous voyons à cet égard des évolutions évidentes et heureuses. S'agissant de l'histoire des musulmans, ils étaient naguère des ennemis lointains, aux confins des programmes (bataille de Poitiers, croisades, chute de Constantinople et menace ottomane à l'âge moderne), ou sujets coloniaux. Ils partagent aujourd'hui une histoire commune pour avoir non seulement transmis, mais encore fait progresser la pensée et la science grecques que redécouvrit l'Occident médiéval. Pour avoir eu leur lot de misère et d'héroïsme dans les guerres mondiales.

La langue. Chacun connaît le nom de Theodor Herzl. Un autre nom n'est pas moindre dans l'histoire du sionisme : Eliezer Ben Yehuda, lexicographe de l'hébreu, un "illuminé" qui prétendait ne s'exprimer qu'en hébreu alors que cet idiome était depuis longtemps confiné aux travaux savants, aux études sacrées et à la poésie. Cet illuminé a eu raison contre toute raison. On peut tout espérer de l'intégration par la langue.

Toute langue donne le monde à ceux qui la parlent ; d'où la gravité du manquement qu'il y aurait à ne pas assurer à tous la parfaite maîtrise d'une langue. A l'école, au collège ou au lycée de donner à la grammaire et aux lettres le temps qu'il faut, éveiller l'amour des mots et des textes, développer le scrupule du terme et de la tournure justes qui expriment la pensée juste. Naturellement, l'école, ce n'est pas un monde clos.

Que pourront les maîtres s'ils doivent aller à contre-courant de l'information, de la publicité, du discours officiel et forcer une indifférence générale ? Si la France redoute, non sans raison, de perdre ses valeurs décisives, elle doit se regrouper autour de son école et honorer ses maîtres. Autre enseignement du judaïsme : on peut être le tenant indéfectible d'une fidélité lointaine, tout en étant loyal envers un sol sur lequel on n'est pas né. Les juifs en Occident ont fait la preuve que l'on peut être à la fois bon citoyen, plus que cela, attaché à son pays, et conserver le souvenir vivace et le respect d'une origine plus lointaine.

Mais l'identité n'est pas qu'un héritage. Celui-ci ne vaut que pour autant qu'il nourrit un projet. Il n'y a pas d'identité française sans projet français : être d'un peuple qui se fait gloire d'avoir souvent parlé et pensé juste, qui en sa longue histoire s'est montré brave et fécond en inventions, qui a porté haut de grands principes qui ont éclairé le monde, qui continue d'offrir un refuge relatif contre bien des misères et des violences, tout en s'efforçant de se gouverner selon le droit plutôt que selon l'arbitraire. Ce projet français peut être, pour les jeunes, un programme exaltant s'il est sans relâche expliqué et illustré.

Et puis ne faut-il pas se demander si l'Occidental en général, ou le Français en particulier, réputé "cérébral", ne s'est pris pour un pur esprit ? Renoncement délibéré aux grands rites citoyens, aux cérémonies et aux formes. Et par ailleurs une prétendue lucidité critique qui s'exprime sans égard aux circonstances et au public. Tout cela alimente un climat désabusé et le dénigrement de tout par tous, ce fameux "mal français". Il faut donner à l'imagination sa part. L'homme a besoin de cérémonies, de symboles, et même du ressassement des évidences. Pour le juif, la loi et les rites publics ou familiaux pourvoient à cela. Le citoyen n'a pas moins besoin de symboles forts, de décorum, de gravité, d'une pédagogie du respect. La nation est portée par ses rêves.

Gilles Bernheim, grand rabbin de France

tribune parue dans Le Monde

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/11/28/la-nation-par-les-reves-par-gilles-bernheim_1273480_3232.html

mardi 16 juin 2009

Séminaire rabbinique: Conseil d'administration

Les nouveaux entrants au conseil d'administration de l'Ecole Rabbinique sont:
  • Rachel Cohen, ancienne directrice de l'école de l'Alliance à Pavillons sous Bois
  • Claude Riveline, professeur de gestion des organisations à l'Ecole des Mines de Paris
  • Jo Toledano, directeur de l'Alliance Israelite Universelle

Ces nominations semblent être le premier résultat d'un comité de reflexion sur l'avenir de l'Ecole Rabbinique qui s'est déjà réuni 2 ou 3 fois.

mardi 2 juin 2009

Défendons le Séminaire Rabbinique - Le dernier Congrès Rabbinique

Ci dessous un message qui circule sur facebook suite au congrès rabbinique 2009; toute explication de texte sera la bienvenue...

Le dernier Congrès Rabbinique a été l'occasion de montrer combien les Rabbins et Elèves Rabbins étaient soudés derrière leur Directeur du Séminaire, le Rav Gugenheim, éminente personnalité sur le plan civil et religieux en France et dans le monde. Y compris pour les plus brillants d'entre eux, souvent ultra diplômés de l'Université.

Les tentatives de professeurs en retraite de "révolutionner" le Séminaire ne répondent en rien ni aux besoins des Rabbins, ni à leurs préoccupations, et encore moins aux besoins des juifs de France, peu soucieux de voir leurs rabbins formés comme "des armateurs ou des marins". Ce qui semblait être le souci de professeurs nommés, on l'espère très provisoirement, au Conseil d'Administration du Séminaire. Par ailleurs ces dits professeurs ont voulu présenter un programme de "formation continue" dont d'ailleurs, le contenu contredisait la définition qu'ils ont tenté d'en donner.

Les élèves Rabbins ont surtout besoin d'une solide formation rabbinique et, pour ce qui concerne un support en matières profanes, souhaitent en définir les termes avec le Rav Gugenheim, sans intervention méprisante de professeurs venus soudainement (et à plus de 70 ans) s'occuper d'eux, non sans avoir méprisé dans la presse depuis des années leur actuel cursus...

Tous souhaitent que le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim qui fait la fierté de notre communauté réussisse les nécessaires réformes à son programme. Ils espèrent à cet effet que ses équipes de conseiller soient en synergie avec eux afin que le "Team Rabbins" reste soudé autour de lui, pour une réussite et un rayonnement du judaïsme de France.